FORMER LE LIEN

TO FORM THE LINK

Tracés à la pierre noire sur un fond peint, des visages nous regardent. Ils sont ceux de Pablo, de Frida, d'Owen ou d'Enhtuya, des artistes ou des inconnus croisés par Frédérique Samama au hasard de la vie. Dessiner leurs traits sur la toile devient alors pour elle le moyen d'entrer en communion avec eux, de « s'immiscer dans les plis et les replis de leur être ». Elle ne s'attache pour cela qu'à leur expression et s'affranchit de l'anecdote. Nulle chevelure, nul bijou, nul vêtement. Seuls le regard, les rides et la bouche, parfois des mains comptent aux yeux de la peintre qui y voit l'essence de notre être au monde et aux autres. Raison pour laquelle elle ne nomme ces personnes que par leur prénom, une nature (Inexpiable ; La sagesse), une couleur (Red) ou une attitude (L'adversaire ; L'attente), voire les laisse Untitled (Sans titre). Un choix délibéré pour aller directement à la source de leur humanité, mais aussi de la nôtre qui trouvons ainsi en ces alter ego des intimes à qui confier nos doutes, nos espérances, nos peines et nos joies. Normal dans ce cas que ne figurent dans ces œuvres que le visage et les mains. Ces deux parties du corps avec lesquelles nous entrons en contact avec l'autre. Par un regard, par une parole, ou par une poignée de main.

Mais l'art de Frédérique Samama est loin de se limiter à la seule pratique figurative du portrait. Celui-ci est en effet indissociable du fond que l'artiste réalise à la peinture. Un pan de couleur abstrait qu'elle considère comme une sorte de background plastique autant que psychologique de ces femmes et de ces hommes, et dont le visage semble émerger. Très loin de n'être qu'une surface colorée, il est bien plutôt l'informe d'où émerge la forme, l'essence qui fait l'être, l'histoire qui modèle l'individu.

Cette relation fond/forme est particulièrement explicite dans le portrait qu'elle fit en 2021 de Pablo Picasso. Elle considère alors la surface peinte comme une résonance des périodes dites « bleues » et « roses » du peintre et sculpteur espagnol. Les ocres rappellent également les terres de l'artiste, tant celle où il naquit que celles qu'il travailla toute sa vie, soit l'argile, la glaise et le gré, notamment lorsqu'il multiplia les céramiques à Vallauris. Autant de teintes qui se révèlent être ce qu'elle nomme « des fragments où se reflète le récit d’une vie ».

Ce qui frappe dans ces œuvres, c'est donc cette humanité qui se dégage de ces visages. Ou plutôt qui s'extrait de ces couleurs pour venir à notre rencontre. Car si le dessin a pu longtemps être considéré comme une étape préparatoire à la peinture, il est ici ce qui l'accomplit. Une puissance du trait presque sculpté dans laquelle on peut voir l'héritage d'Egon Schiele, d'Alberto Giacometti ou de Bernard Buffet, trois artistes qu'elle affectionne.

Au gré de ses tableaux, Frédérique Samama dresse donc le portrait de notre humanité. Un ensemble de fragilité et de force, de sagesse et de doute que révèle à merveille la puissance et l'assurance de ce dessin sous lequel la peinture offre comme un paysage de l'impermanence de notre condition, entre affirmation et effacement, empâtements et coulures, aplats et frottements.

Armée de sa pierre noire, Frédérique Samama donne ainsi forme à l'informe de nos existences, et réalise la plus grande des œuvres : le lien avec l'Autre.

FRIDA - Huile, acrylique et pierre noire sur chassis entoilé lin - 64 x 54 cm - 2021.jpg
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L'adversaire
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INEXPIABLE

Traced in black stone on a painted background, faces look at us. They are those of Pablo, Frida, Owen or Enhtuya, artists or strangers crossed by Frédérique Samama randomly. Drawing their features on canvas becomes for her the way to enter into communion with them, to "immerse herself in the folds and creases of their being". She only focuses on their expression and frees herself from the anecdote. No hair, no jewelry, no clothing. Only the look, the wrinkles and the mouth, sometimes the hands count in the eyes of the painter who sees the essence of our being in the world and in others. Reason why she names these people only by their first name, a nature (Inexpiable; Wisdom), a color (Red) or an attitude (The adversary; Waiting), even leaves them Untitled. A deliberate choice to go directly to the source of their humanity, but also of ours, who thus find in these alter egos intimate people to whom we can entrust our doubts, our hopes, our sorrows and our joys. It is only natural in this case that these artworks only feature the face and the hands. These two parts of the body with which we enter in contact with the other. By a look, by a word, or by a handshake.

But Frédérique Samama's art is far from being limited to the figurative practice of portraiture. This one is indeed inseparable from the background that the artist creates with paint. An abstract color panel that she considers as a kind of plastic as well as psychological background of these women and men, and from which the face seems to emerge. Very far from being only a colored surface, it is rather the formlessness from which emerges the form, the essence which makes the being, the history which shapes the individual.

This relationship between substance and form is particularly explicit in the portrait she painted in 2021 of Pablo Picasso. She considers the painted surface as a resonance of the so-called "blue" and "pink" eras of the Spanish painter and sculptor. The ochres also recall the artist's lands, as much the one where he was born as those he worked all his life, that is to say clay, clay and sandstone, especially when he multiplied the ceramics in Vallauris. So many colors that reveal themselves to be what she calls "fragments where the story of a life is reflected".

What is striking in these artworks is the humanity that emerges from these faces. Or rather, that extracts itself from these colors to come and meet us. For if drawing has long been considered as a preparatory stage to painting, it is here what accomplishes it. A power of the almost sculpted line in which we can see the heritage of Egon Schiele, Alberto Giacometti or Bernard Buffet, three artists she loves.

 

Through her paintings, Frédérique Samama draws the portrait of our humanity. A set of fragility and strength, of wisdom and doubt that is wonderfully revealed by the power and assurance of this drawing under which the painting offers a landscape of the impermanence of our condition, between affirmation and erasure, impastos and drips, solids and rubbings.

 

Armed with her black stone, Frédérique Samama thus gives form to the shapelessness of our existences, and realizes the greatest of artworks: the link with the Other.